Avis d'experts scientifiques

La lutte contre les changements climatiques : réalisations et perspectives

Par Sylvie Faucheux, présidente de l’Université de Versailles Saint Quentin



Favoriser un état d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature », telle est la proposition du Rapport Brundtland pour aller vers le développement durable. Si, à l’origine du concept, on aspire donc à une certaine cohésion sociale, l’harmonie entre êtres humains se perd peu à peu dans la confusion des différentes formes d’appropriation du développement durable. Le développement durable est tiraillé entre son pilier économique et son pilier environnement, chacun défendu farouchement par ses partisans respectifs pour deux visions idéologiques et antagonistes du monde : d’un côté, la vision anthropocentrée qui repose sur la croissance économique, de l’autre, la vision écocentrée qui, à l’opposé, table sur une décroissance soutenable. Ces luttes ont cantonné le pilier social dans l’obscurité. Nous proposons une approche socio-centrée du développement durable, qui se rapproche du concept de gouvernance.


Vieille notion qui revient à la mode, la gouvernance vise à réunir l’ensemble des parties intéressées autour d’un problème pour l’organisation d’une décision collective. Car les désordres écologiques posent au niveau global comme local la question centrale : comment vivre ensemble ?, ou plus précisément : comment décider ensemble ? La crise écologique conduirait-elle à une réouverture démocratique, ce qu’on appelle démocratie participative ? Avec les problématiques environnementales, apparaissent de nouveaux enjeux : une complexité destructrice, une société du risque, des incertitudes radicales, des savoirs asymétriques. Plus aucun acteur ne détient alors à lui seul l’information pertinente pour prendre la bonne décision. Naît alors aux forceps l’idée d’une nouvelle gouvernance environnementale, aux contours flous et aux vagissements faibles.


Ces questionnements sont particulièrement d’actualité dans le domaine de l’eau, décrétée patrimoine commun de la nation par la Directive Cadre Européenne, devant être gérée en concertation avec l’ensemble des utilisateurs. Gilbert White, professeur à l’université du Colorado, dans une conférence devant l’Académie américaine des sciences en 1999 a soutenu que : « les institutions ne reconnaissent pas pleinement l’interdépendance entre la santé des écosystèmes et les systèmes sociaux en vue d’atteindre une qualité de vie durable à travers la gestion de l’eau ». Les réponses aux problématiques de l’hydrosystème sont dans la réflexion conjuguée entre sciences de la nature et sciences humaines pour éclairer les gestionnaires ou ingénieurs. Dans le domaine des écosystèmes, il va s’agir d’affiner la compréhension du fonctionnement physique des cours d’eau, ou des relations physique-biologie dans les cours d’eau. Dans le domaine de la sociologie, il va s’agir de mieux définir la nature des structures sociales agissantes, de comprendre la perception sociale des changements environnementaux ou de cerner les conditions de changement de comportements. Certains travaux multidisciplinaires s’intéressent à la confrontation de différentes réalités hydrauliques. On étudie le décalage temporel des aménagements et leurs impacts sur les populations, les solutions avancées à différentes échelles, le jeu des acteurs en présence, les relations conceptuelles et paysagères des sociétés à l’hydrosystème. A ce stade, les questions du comment travailler sur les perceptions des acteurs locaux et développer la concertation pour améliorer ou sortir de situations de conflits ? et du comment travailler sur les hydrosystèmes pour améliorer leur connaissance et leur protection ? se posent plus que jamais.


Pour ne pas que cette belle idée d’une nouvelle gouvernance « hydraulique » ne reste un vœu pieu, l’enjeu est maintenant l’invention de méthodologies innovantes visant des apprentissages collectifs. Comment faciliter la négociation environnementale dans un contexte multi-acteurs ? Comment faire participer des acteurs absents, qui par définition ne peuvent physiquement être présents, et des acteurs faibles, ceux qui ne disposent pas des meilleurs atouts pour négocier ? L’objectif est d’atteindre une gouvernance environnementale dite éclairée, c’est-à-dire portée par un médiateur et qui puisse mettre en lumière les enjeux des faibles et des absents. Tel un œil de mouche qui, pour réaliser une seule image, fait la synthèse des informations transmises par ses multiples facettes, mettre en place un processus de gouvernance environnementale éclairée oblige à tenir compte d’une infinitude de paramètres mêlant l’objet et le sujet.


Une proposition : l’Acteur en 4 Dimensions (A4D). Ce modèle conceptuel d’analyse issu d’une réflexion transdisciplinaire s’attache à appréhender les jeux d’acteurs sur un territoire par l’étude des liens entre humains et des liens homme-nature ainsi que par leurs interactions. L’étude des relations humaines permet de mettre en évidence la nature et le rôle des acteurs faibles du territoire. L’étude des relations homme-nature, permet de mesurer l’importance accordée aux acteurs absents. L’A4D peut s’avérer utile à des gestionnaires de projets qui voudraient s’implanter sur un territoire en préservant à la fois le tissu social et le milieu environnemental, ou à un médiateur accompagnant un projet d’aménagement du territoire. Dans un tel contexte, le médiateur pourrait se faire le porte-voix des acteurs faibles et le porte-parole des acteurs absents ou introduire dans le débat des éléments d’information ou de diagnostic permettant leur prise en compte. Tâcher de décrire et se représenter les relations entre humains ainsi que celles entre humains et patrimoine à l’échelle d’un territoire dans le cadre d’une problématique environnementale ; voilà ce que propose ce modèle conceptuel d’analyse qui pourrait s’apparenter à une approche socio-centrée du développement durable et représenter une base de travail pour l’organisation d’une démarche de gestion intégrée et participative des ressources naturelles. Le tout pour suivre cette idée d’harmonie entre les êtres humains et entre l’homme et la nature.